Nneka - Suffri

dimanche 6 juillet 2008



Perdu dans Paris.

Arriver à Paris, c'est comme réconforter son égo. Mettre les pieds dans la capitale auto-proclamée plus belle ville du monde, et finir par y croire, permet d'oublier qu'on est plus fiers d'être français depuis un moment, mais qu'à une autre époque, on l'aurait été. On a toujours un brin de condescendance lorsqu'on regarde les touristes passer en se disant : "Pauvres fous, où pouvez vous bien vivre, ailleurs qu'ici?". Et ils le comprennent, puisque tout comme les personnes irradiées à la météorite de Smallville, les Parisiens, à force de vivre parmi tant de splendeurs, ont gagné, eux aussi, quelques pouvoirs.

Vivre à Paris, c'est d'abord accepter les règles du jeu. Avoir accès à la ville des Lumières n'est pas sans conditions. Premièrement, ils doivent accepter de sacrifier quelques années de leur vie, que la pollution, le stress et la mauvaise nourriture se chargeront de leur prendre. Au rythme où dégringolent les retraites, personne ne rechigne trop sur cette condition là, on préfère encore être un vieux mort qu'un vieux précaire. Vivre à Paris, c'est aussi accepter la perte d'identité la plus intense que l'on puisse vivre en France. Où, plus qu'à Paris, peut-on être si insignifiant, invisible, si relégué aux meubles? Plus personne n'espère se faire remarquer, puisque même en s'arrachant les doigts avec les dents au milieu d'une rue on n'impressionnerai plus personne. Un Parisien doit aussi accepter, qu'indubitablement, 5 heures seront retirées à sa journée. Le temps de transport, les files pour n'importe quoi, et les distances à couvrir en sont la cause. La conséquence, elle, est un concert constant de "j'ai pas le temps", "je suis en retard", "je suis pressé", agrémentée de regards névrosés et cernés. Enfin, un bon Parisien doit accepter l'étape finale pour devenir Parisien dans les transport en commun : la lobotomie partielle. Une partie de lui aura beau lui dire que le constat de 50 personnes voulant sortir de la rame devrait l'amener à monter après eux, il ne pourra pas se retenir de bondir au milieu d'eux, quitte à les violenter un peu. Que voulez-vous, il est pressé.

Mais des générations et des générations de Parisien, ayant vécu en supportant ces conditions, se sont adaptés. Ils ont alors développé des habilités particulières pour résoudre leurs problèmes. Pour pallier aux quelques années sacrifiées, et donc à la perte de consommation potentielle terrible que cela représente, ils ont eu l'idée brillante de monter tous les prix qu'ils pouvaient monter. Même le pain, qui a dépassé les 1 euro. Ainsi, en se ruinant pour leurs loyers, en se nourrissant encore, et en économisant pour se permettre tout le reste, le Parisien à le sentiment de vivre un surcroît de consommation qui le rassure. Il ne sera pas obligé de léguer son argent à ses enfants, ouf. Pour l'identité, le fait d'être Parisien devient pratique. En effet, les pouvoirs que cela confèrent sont un surplus d'identité. Et s'il ne rattrape pas le sentiment d'inexistence qu'apporte la ville, la migration de tout ce que le pays compte de psy, thérapeutes, somato-machins et autres trucopates est un avantage dont le Parisien sait profiter. Pour pallier à la réduction phénoménale de sa journée, à moitié bouffée par Paris, le parisien à trouvé une arme redoutable : il ne marche pas, il court. Avec des enjambées en moyenne deux fois plus longues que celles de tout autre français, il pense gagner sa course contre le temps. Et si jamais il est fatigué et pense à se reposer, il a la certitude qu'un "j'suis trop pressé", ou "j'ai pas le temps" le remettra sur le droit chemin. Cependant malgré toutes ces adaptations pleine de génie, les Parisiens n'ont pas encore trouvé comment se comporter de façon civilisée et réfléchie dans le métro. Il reste le théâtre d'affrontements bestiaux.

Malgré tout cela, les parisiens sont encore des français. Comme nous tous, ils font preuve d'une mauvaise foi à toute épreuve, et s'insurgent dès qu'on touche à leur Tour Eiffel alors qu'il y a 100 ans ils voulaient lui scier les pieds. Leur attachement en est touchant, et on ne peut que regretter, avec eux, que la décoration de la dame de fer ait été confiée à un collectif de Tecktoniks pour la présidence Française de l'UE. Quelle stupeur lorsqu'on découvre ce mélange de bleu fluo et d'étoiles, preuve de leur implantation dans les plus hautes sphères.
Ils sont une population chamarrée, peut être la plus diverse et la plus mélangée du pays, et rien qu'en cela, les parisiens forcent au respect. Et si se promener dans les quartiers de la capitale est un délice, c'en est un plus grand encore de regarder vivre les parisiens, perdu dans Paris.